Nouvelle-Aquitaine Initiative pour une agriculture
Citoyenne et Territoriale

À Hendaye, un collectif transforme l’urine en engrais. Parti d’une simple rénovation de toilettes, le projet « EKOPI » fédère aujourd’hui établissements scolaires, collectivités et agriculteurs autour d’un objectif commun : produire un fertilisant azoté local, gratuit et efficace. Une expérimentation initiée par le Civam BLE et le collège Saint Vincent d’Hendaye qui interroge aussi bien l’agriculture que l’assainissement et l’urbanisme.

Une révolution partie… des toilettes d’un collège

Tout commence au collège Saint-Vincent d’Hendaye, où la rénovation des sanitaires ouvre une réflexion sur l’économie d’eau.

« C’est un projet multi-enjeux : de la rénovation des toilettes, on est passé à un enjeu éducatif et territorial, c’est la révolution du pipi utile. » résume son directeur, Philippe Bancon.

Le collège opte pour des urinoirs secs – masculins et féminins – équipés de valves anti-odeurs, ainsi que des toilettes sèches reliées à un composteur. À la clé : 400 à 500 m³ d’eau économisés par an et une cuve enterrée de 12 m³ destinée à collecter l’urine, soit 20 à 50 m³/an à terme.
Les ajustements d’usage ont été rapides, y compris pour les urinoirs féminins. Les élèves, étonnamment enthousiastes, valident l’installation. Un système de pompes facilite désormais la récupération du lisain (urine stockée), prêt à être testé comme fertilisant.

Urine comme fertilisant azoté : le collectif local s’élargi

Autour du collège, un réseau d’acteurs se constitue, accompagné par le Civam bio BLE, membre d'InPACT : Ecocentre Pierre et Terre pour la conception, Leesu (Laboratoire Eau Environnement et Systèmes Urbains) pour l’appui scientifique, lycées agricoles, collectivités d’Hendaye, Biriatou et Urrugne, jardins partagés, association de citoyens et un maraîcher volontaire.

« Utiliser un fertilisant écologique local pour nourrir la population locale, c’est un futur qui me réjouit » explique le paysan volontaire

Sous son nouveau nom, « EKOPI », (EKO signifiant bio en basque et « pi » abréviation de pipi) le collectif se réunit chaque mois. L’été 2025 marque le passage aux essais pratiques : installation de cuves de 600 à 1000 L chez les utilisateurs du lisain, premier pompage au collège et premiers épandages dans les serres municipales. Les retours sont encourageants, avec une réponse végétale jugée « très positive ».

Reste à lever plusieurs freins : la quantité d’urine récoltée (plus faible que prévu) et surtout l’absence d’autorisation d’usage en agriculture biologique. La FNAB dialogue actuellement avec la Commission européenne et l’INAO pour sécuriser les essais et éviter un risque sur la certification.

Le lisain, une ressource vieille comme l’agriculture

Le lisain, ou « urine stockée » est utilisé depuis l’antiquité comme fertilisant. Après avoir été stockée pendant une durée de 1 à 6 mois dans une cuve étanche pour éliminer les pathogènes, il a un dosage NPK du type 6/0.5/1. Son application ne demande aucune révolution technique : tonne à lisier en grandes cultures, fertirrigation ou arrosoir en maraîchage.


Il se distingue de biostimulants issus d’urine (où l’urine sert de milieu de culture) : ici, c’est bien sa valeur fertilisante brute qui est recherchée.
Les questions sanitaires, notamment liées aux résidus pharmaceutiques, restent sensibles. Les travaux du Leesu montrent cependant des concentrations faibles dans les sols et un risque limité dès lors que la structure du sol est bonne. Le principal point de vigilance reste les transferts par lessivage.

« On privatise notre pipi ! »

Si l’usage agricole du lisain avance, un autre mouvement est déjà bien lancé : la marchandisation de l’urine. Une société française a déjà obtenu une autorisation de mise sur le marché pour un biostimulant élaboré à partir d’urine fermentée et produit désormais à l’échelle industrielle. De quoi faire réagir le collectif EKOPI, qui défend une logique inverse : l’urine comme bien commun.

Des défis réglementaires pour utiliser l’urine comme fertilisant azoté et des opportunités

L’urine n’entre dans aucune catégorie réglementaire claire : ni effluent d’élevage, ni boue, ni biodéchet. Pour la bio, c’est un angle mort. Pourtant, l’enjeu est majeur. Bouclage des cycles des éléments fertilisants, volonté de recycler localement et réduction de l’impact du tout-à-l’égout sur la ressource en eau.
Sur le terrain, ce sont ainsi plusieurs pistes qui émergent.

  •  Faire classer le lisain comme PNPP (Préparation naturelle peu préoccupante, comme les purins).
  •  Faire rentrer le lisain dans la liste des fertilisants acceptés en AB.

Pour les petites fermes, l’intérêt est immédiat. Il s’agit d’une ressource quasi gratuite et locale qui permet de réduire leur dépendance aux engrais azotés de synthèse. Une ferme peut stocker l’urine en cuves de 1 000 L et l’utiliser via son système d’irrigation. Certaines AMAP collectent déjà l’urine de leurs adhérents : circuit court… jusqu’au bout.

Assainissement, éducation, urbanisme : les effets en cascade

Les urinoirs secs réduisent drastiquement la pression sur les réseaux d’eaux usées. Paradoxalement, cela interroge le modèle économique des stations, fondé sur le volume entrant. Mais sur le plan écologique, la logique est imparable : moins d’eau potable consommée, moins d’effluents à traiter.

Les écoles constituent un terrain idéal : élèves peu médicalisés, grande adaptabilité, intérêt pour l’environnement. La collecte devient support pédagogique pour le cycle de l’eau, du sol et de l’alimentation… Surtout lorsqu’un potager scolaire permet de boucler la boucle.

À l’échelle urbaine, le projet invite à repenser les normes héritées du XIXème siècle, où l’on a choisi d’ « enterrer » les excrétas dans l’eau potable. Victor Hugo le disait déjà : « Notre fumier est or. »

Demain, les règles locales pourraient encourager toilettes sèches dans les bâtiments publics et potagers fertilisés aux excrétas humains.


Alors rêvons un peu… Dans un modèle agricole soumis aux hausses du prix des engrais et à la dépendance énergétique, l’enjeu dépasse la simple technique. Il s’agit d’accepter qu’un fertilisant puisse être gratuit et issu d’un cycle local. Le collectif EKOPI dont fait partie le Civam BLE s’emploie actuellement à réfléchir aux moyens de protéger de la marchandisation résultats d’expérimentations, méthodes et process… Pour la partager au plus grand nombre dans un objectif d’essaimage !

Pour aller plus loin:
Le site internet du Leesu : www.leesu.fr
Le site internet du Civam BLE : www.civam.org/ble-paysbasque-bio/

Article issu de la la Lettre de L’Agriculture Durable n°115.
Par Charlotte Elluin – Civam BLE & Aurore Puel – Réseau Civam